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Plaidoyer pour une France réellement apprenante
Ce qu'il faut retenir :
- Le paradoxe contemporain : les savoirs circulent plus vite que les pratiques ne se transforment.
- Ce que l’IA rend visible : disposer d’une réponse n’est pas apprendre.
- L’expérience : elle ne produit pas mécaniquement de l’apprentissage, elle devient apprenante lorsqu’elle est interrogée.
- Ce que cela supposerait : plusieurs déplacements, dont passer de la formation à l’enquête et de l’évaluation de la formation à l’observation des transformations.
- Ce qui existe déjà : des approches fondées sur l’expérience vécue, dont l’Outdoor Experiential Learning, et l’idée d’un Institut National Expérientiel (INEX).
1. Nous savons, mais nous n’apprenons pas toujours de ce que nous savons
La France n’a probablement jamais autant su. Les savoirs scientifiques sont largement accessibles, les organisations produisent des données, des rapports, des retours d’expérience, les plateformes diffusent des milliers de ressources et l’intelligence artificielle met désormais une capacité considérable d’explication et de synthèse à portée demain.
Pourtant, savoir ne suffit pas à apprendre.
Nous connaissons depuis longtemps les effets du dérèglement climatique sans parvenir à transformer nos modes de vie à la mesure des enjeux. Nous savons que certaines formes de management épuisent l’initiative et continuons pourtant à les reproduire. Nous vantons la coopération tout en organisant encore de nombreuses activités selon des logiques de silos, de compétition et de contrôle. Nous produisons des retours d’expérience et recommençons parfois les mêmes erreurs.
Le paradoxe contemporain est là : les savoirs circulent plus vite que les pratiques ne se transforment.
Peut-être avons-nous trop facilement assimilé information, savoir et apprentissage. Une information peut être reçue. Un savoir peut être compris. Mais apprendre suppose qu’une transformation ait lieu : une façon différente de percevoir une situation, de poser un problème, de décider, d’agir ou d’entrer en relation avec les autres. Apprendre est le chemin qui fait d’un savoir impersonnel et réifie une connaissance incorporée et vivante. C’est pourquoi une société abondamment informée peut rester relativement pauvre en apprentissages. Cette distinction devient décisive avec l’intelligence artificielle. Nous avons longtemps supposé que l’un des principaux obstacles à l’apprentissage résidait dans la difficulté d’accès au savoir. Cet obstacle diminue rapidement. Une explication, une synthèse, un plan, un exemple ou un argument contradictoire peuvent désormais être obtenus en quelques secondes.
L’IA rend ainsi visible une évidence que nous pouvions oublier : disposer d’une réponse n’est pas apprendre. La question centrale pour une France apprenante ne devrait donc plus être seulement : comment diffuser davantage de savoirs ? Elle pourrait devenir :
Comment faisons-nous pour qu’un savoir transforme réellement nos manières de comprendre et d’agir ?
Cette question conduit à regarder autrement les politiques de formation. Combien de formations ont réellement modifié les pratiques six mois plus tard ? Combien de rapports ont produit une décision différente ? Combien d’expérimentations ont transformé durablement une organisation ? Combien d’erreurs ont donné lieu à une enquête plutôt qu’à une simple correction ? Nous mesurons facilement l’activité : heures de formation, taux de participation, certifications obtenues, ressources consultées. Il est plus difficile d’observer ce qui a véritablement changé. Pourtant, c’est probablement là que commence l’apprenance.
Une France apprenante ne serait donc pas seulement une France où le savoir circule. Ce serait une France capable d’apprendre de ce qu’elle sait déjà.
2. Ce qui nous manque n’est pas seulement du savoir, mais des situations pour apprendre
Nous faisons tous les jours des expériences. Un professionnel rencontre une difficulté avec un client. Un manager prend une décision sous contrainte. Une équipe réussit un projet sans comprendre exactement pourquoi. Une collectivité expérimente une nouvelle politique. Une entreprise traverse une crise. Un collectif invente une solution inattendue. Puis vient la situation suivante.
Nous accumulons ainsi de l’expérience sans nécessairement apprendre de l’expérience. C’est une distinction essentielle : l’expérience ne produit pas mécaniquement de l’apprentissage. Elle devient apprenante lorsqu’elle est interrogée.
Il faut pouvoir revenir sur ce qui s’est passé, mettre des mots sur ce qui a été perçu, confronter les interprétations, comprendre ce qui a fonctionné, identifier ce qui a échappé à notre attention et imaginer une autre manière d’agir. Autrement dit, apprendre demande le temps long de la réflexivité. Or nos organisations savent souvent mieux organiser l’action que l’attention portée à l’action. Nous savons remplir des agendas, fixer des objectifs, produire des indicateurs, accélérer les projets. Nous sommes moins habiles à ménager des espaces où les personnes se demandent : qu’avons-nous réellement appris de ce que nous venons de vivre ? De nombreuses pratiques relativement simples pourraient pourtant jouer ce rôle : débriefing après action, analyse de pratiques, récit d’expérience, entretien d’explicitation, mentorat, communautés professionnelles, enquête collective, confrontation des points de vue. Ces dispositifs ont un point commun : ils ne cherchent pas seulement à transmettre un savoir. Ils aident les personnes à produire de la connaissance à partir de leur propre expérience. C’est également dans ces situations que deviennent visibles les savoirs tacites. Un professionnel expérimenté repère parfois un signal faible sans pouvoir immédiatement expliquer comment il l’a identifié. Il ajuste un geste, sent qu’un moment est favorable, perçoit une tension dans une équipe, choisit un mot plutôt qu’un autre. Son expérience contient une intelligence qui dépasse ce qu’un référentiel de compétences peut facilement décrire. Une France apprenante devrait apprendre à reconnaître et à faire circuler ces savoirs. Cela suppose également de cesser de penser que l’apprentissage aurait quelques lieux privilégiés. On apprend dans une salle de formation. Mais on apprend aussi en travaillant, en discutant, en enquêtant, en marchant, en observant, en rencontrant d’autres métiers ou en étant confronté à une situation que l’on ne sait pas encore résoudre. Un territoire peut faire apprendre. Un paysage peut provoquer une question. Un déplacement peut modifier une perception. Une rencontre inattendue peut fissurer une certitude. Le vivant lui-même peut déplacer notre manière d’observer, d’agir ou de coopérer. L’apprentissage dépend donc moins d’un lieu déterminé que de la qualité des relations qui peuvent s’y nouer. C’est là que la notion de milieu d’apprenance devient féconde. Un milieu n’est pas apprenant par essence. Une salle de formation ne fait pas apprendre par elle-même, pas plus qu’une plateforme numérique, une entreprise ou une forêt. Un milieu devient milieu d’apprenance lorsque s’établissent des relations fécondes entre une personne, d’autres personnes, une situation, des objets, un territoire et des questions qui comptent pour elle. Cette idée conduit à un déplacement important.
La question n’est plus seulement : quel dispositif devons-nous proposer ? Elle devient : quelles conditions permettent à une personne ou à un collectif de devenir disponible à l’apprentissage ?
Du temps. De la confiance. Des questions réelles. Une possibilité d’expérimenter. Des autres avec qui penser. Un droit à l’incertitude. Une attention portée à l’expérience. Et surtout le sentiment que ce que l’on apprend peut augmenter notre capacité d’agir.
3. Faire de la France un milieu d’apprenance
Depuis plusieurs décennies, nous avons considérablement développé l’ingénierie de la formation. Nous savons analyser des besoins, construire des référentiels, concevoir des parcours, certifier des compétences, financer des formations et créer des plateformes. Ces acquis sont précieux.
Mais peut-être avons-nous surinvesti l’ingénierie de laformation et sous-investi l’écologie de l’apprentissage.
Nous avons beaucoup travaillé sur les contenus, les dispositifs et les parcours. Nous avons moins travaillé sur l’attention, le temps disponible, la confiance, la curiosité, les relations, l’expérience et le désir d’apprendre. Or l’apprentissage ne se décrète pas. Il est même possible que l’injonction contemporaine à apprendre en permanence finisse par produire l’effet inverse de celui recherché. Il faudrait continuellement développer ses compétences, s’adapter, actualiser ses savoirs, préserver son employabilité, maîtriser de nouveaux outils, devenir plus agile. À force de présenter l’apprentissage comme une obligation individuelle, nous risquons d’en faire une nouvelle forme de pression. D’où cette question, beaucoup plus fondamentale :
Qu’est-ce qui donne encore envie d’apprendre ?
- La curiosité probablement.
- L’étonnement.
- La rencontre.
- La possibilité d’agir sur une situation réelle.
- La beauté parfois.
- L’expérience sensible.
- La possibilité de comprendre quelque chose qui jusque-là nous échappait.
- Et surtout la sensation que l’apprentissage agrandit notre rapport au monde plutôt qu’il ne constitue une obligation supplémentaire.
Faire de la France une société apprenante supposerait alors plusieurs déplacements.
- Passer de la formation à l’enquête : donner davantage de place aux problèmes réels, aux questions ouvertes et à l’expérimentation.
- Passer du savoir transmis à l’expérience réfléchie : créer dans le travail des espaces permettant de transformer l’activité en connaissance.
- Passer de la seule compétence individuelle à l’apprentissage collectif : observer comment une équipe, une organisation ou un territoire deviennent capables de modifier leurs propres façons d’agir.
- Passer de l’injonction à apprendre au désir d’apprendre : travailler sur la curiosité, l’autonomie, la confiance et la possibilité de prendre des initiatives.
- Enfin, passer de l’évaluation de la formation à l’observation des transformations.
Au lieu de demander seulement combien de personnes ont été formées, demandons-nous : qu’est-ce qui a changé ? Au lieu de compter les ressources mises à disposition : quelles conversations ont-elles déclenchées ? Au lieu d’identifier uniquement les compétences manquantes : quelles situations permettraient de les construire ? Au lieu de demander aux personnes de se former toujours davantage : qu’est-ce qui pourrait leur donner envie d’apprendre ?
L’intelligence artificielle rend ce déplacement encore plus nécessaire. Plus les réponses deviennent facilement accessibles, plus les capacités à questionner, vérifier, relier, confronter, expérimenter et juger deviennent précieuses. L’IA pourrait ainsi rendre le savoir presque abondant et l’apprentissage encore plus précieux. Nous aurons peut-être moins besoin de personnes capables d’accumuler des réponses que de personnes capables de formuler des questions fécondes, de reconnaître ce qu’elles ignorent, d’enquêter avec d’autres et de transformer une situation incertaine en occasion d’apprentissage.
C’est pourquoi le prochain progrès d’une France apprenante ne réside pas dans une couche supplémentaire de dispositifs. Il pourrait consister à rendre nos entreprises, nos administrations, nos associations et nos territoires plus habitables pour l’apprentissage.
- Créer des lieux où il est possible de questionner ce que l’on fait.
- Donner du temps pour comprendre avant de recommencer.
- Faire circuler les expériences.
- Prendre au sérieux les connaissances issus de l’action.
- Cultiver la curiosité.
- Apprendre à écouter les désaccords.
- Accepter de ne pas savoir avant d’enquêter.
Une France apprenante ne serait alors pas celle qui formerait tout le monde en permanence. Elle serait celle qui rendrait chaque personne, chaque collectif et chaque territoire davantage capables d’apprendre de ce qui leur arrive. Nous avons beaucoup investi dans la production et la circulation des savoirs. Le défi qui vient est différent : transformer ce qui nous arrive en expérience, l’expérience en connaissance, et la connaissance en pouvoir d’agir. Car notre problème n’est peut-être plus seulement que nous ne savons pas. C’est que, très souvent, nous savons déjà mais nous n’apprenons pas encore de ce que nous savons.
4. Des approches existent déjà pour faire de l’expérience un véritable apprentissage
Si une France apprenante suppose de transformer davantage l’expérience en connaissance et la connaissance en pouvoir d’agir, alors la question devient naturellement : quelles pédagogies savent effectivement produire ce déplacement ? Nous ne partons pas de rien. Depuis plusieurs décennies, des courants pédagogiques ont développé des approches fondées sur l’expérience vécue, la réflexion collective et l’engagement de la personne dans des situations réelles. Parmi eux, le mouvement de l’Outdoor Experiential Learning, présent dans de nombreux pays, a progressivement construit un ensemble de principes, de méthodes et de référentiels visant précisément à faire de l’expérience une source d’apprentissage.
En France, ce courant s’est notamment développé à travers le réseau Expérientiel, qui contribue depuis plus de quarante ans à diffuser ces pratiques auprès des professionnels de l’éducation, de la formation, de l’accompagnement et du développement des compétences. L’intérêt de cette approche est qu’elle ne considère pas l’apprentissage comme la simple transmission d’un contenu supplémentaire. Elle cherche au contraire à créer les conditions permettant aux personnes d’apprendre à partir de ce qu’elles vivent. Les situations proposées peuvent prendre des formes variées, mais elles reposent généralement sur quelques principes communs. D’abord, une logique inductive, qui consiste à partir de l’expérience concrète avant de construire des concepts, des modèles ou des enseignements plus généraux. Il ne s’agit pas seulement d’expliquer une solution mais de permettre à chacun de l’explorer, de la tester et de la comprendre par lui-même. Ensuite, l’importance accordée à des situations réelles ou inhabituelles, souvent dans des environnements différents du quotidien. Le déplacement, la rencontre avec un milieu inconnu, l’immersion dans la nature ou la confrontation à un défi collectif créent des ruptures susceptibles de renouveler les perceptions habituelles. Ces situations possèdent également une valeur métaphorique. Un défi vécu en équipe, une traversée, une résolution collective de problème ou une mise en situation peuvent devenir des supports pour réfléchir à des réalités professionnelles, scolaires ou citoyennes plus larges. Enfin, ces approches sollicitent la personne dans sa globalité. L’apprentissage n’y mobilise pas seulement les capacités intellectuelles mais également les dimensions émotionnelles, relationnelles, sensibles et parfois corporelles de l’expérience. On retrouve ici plusieurs caractéristiques évoquées précédemment : l’importance de l’enquête, de la réflexivité, de la coopération, du rapport au réel et de la transformation de l’action en connaissance. Le développement de ces pratiques a toutefois produit une grande diversité d’initiatives. Jeux de rôle, simulations, immersions, activités sportives, expériences collectives ou projets de terrain sont parfois regroupés sous l’étiquette générale de « pédagogie expérientielle », sans que leurs fondements ou leurs exigences soient toujours clairement identifiés. Cette diversité témoigne d’un intérêt croissant pour l’apprentissage par l’expérience. Elle souligne également le besoin de clarifier les références, les standards et les critères de qualité de ces démarches.
C’est dans cette perspective qu’émerge aujourd’hui l’idée d’un Institut National Expérientiel (INEX), soutenu notamment par le mouvement France Apprenante.
Son ambition serait moins de promouvoir une méthode particulière que de contribuer à structurer un champ professionnel, à accompagner les praticiens, à favoriser les échanges de connaissances et à rendre plus visibles les approches qui transforment effectivement l’expérience en apprentissage. Une France apprenante n’a probablement pas besoin d’inventer une pédagogie entièrement nouvelle. Elle dispose déjà de nombreuses expériences, de praticiens engagés, de méthodes éprouvées et de savoir-faire reconnus. L’enjeu pourrait être désormais moins de chercher un modèle supplémentaire que de reconnaître, relier et diffuser les pratiques qui permettent réellement aux personnes, aux collectifs et aux territoires d’apprendre de ce qu’ils vivent. Car rendre une société plus apprenante consiste peut-être d’abord à multiplier les situations où l’expérience devient connaissance, où la connaissance devient action, et où l’action elle-même devient une nouvelle occasion d’apprendre.
À retenir
Disposer d’une réponse n’est pas apprendre : apprendre suppose qu’une transformation ait lieu. Une France apprenante serait celle qui rendrait chaque personne, chaque collectif et chaque territoire davantage capables d’apprendre de ce qui leur arrive.
Rendre une société plus apprenante consiste peut-être d’abord à multiplier les situations où l’expérience devient connaissance, où la connaissance devient action, et où l’action elle-même devient une nouvelle occasion d’apprendre.
Article rédigé par Denis Cristol - Consultant en apprenance collective • Stimulateur d’écosystèmes innovants • Facilitateur organisationnel : https://www.linkedin.com/in/deniscristol/








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